Le geste et l’impression,
Jean-Marc Bodson (Arts Libre, 3 juin 2016, City Of)

Chez Francis Carette, les images ciselées de Pierre Toussaint.

DANS UNE VITRINE de la galerie Rivoli, une photographie en noir et blanc en tout grand format annonce l’exposition de Pierre Toussaint chez Francis Carette. Elle est superbe et tout à fait conforme à ce qu’on découvre in situ, quelques mètres plus loin. Comme l’ensemble des images présentées aux cimaises de ce galeriste plus accoutumé à la peinture, elle frise l’abstraction. Plus exactement, elle ne nous berne pas et nous montre bien qu’elle nous présente des choses existantes, mais en même temps, elle nous fait comprendre que l’enjeu n’est pas là.

Joli grain

L’enjeu, pour le visiteur, il est d’abord du côté du tirage exposé. De l’argentique sur papier baryté.On ne dirait pas “à l’ancienne”, mais plutôt “dans la grande tradition”. Avec une gamme de grisdélicate, sans à coup, qui révèle dans les deux plus grands formats non pas d’horribles pixels,mais bien un joli grain. Pour tout dire, toutes les impressions sont de la main de l’auteur qui, enla matière, commence à avoir une fameuse réputation de “tireur”, dans la ligne d’un Jean-PierreBauduin dont il dit avoir beaucoup appris. Ça c’est pour l’impression.
L’enjeu, il est aussi et plus essentiellement du coté de la prise de vue. Une prise de vueconditionnée par un positionnement sur le terrain bien entendu, mais encore plus dans le mondede la photographie. Pierre Toussaint a acquis très tôt cette conviction que la force de laphotographie se trouve dans l’authenticité de l’enregistrement, dans le commerce auquel celui-cioblige avec la réalité et, partant, avec le hasard. Pour le dire autrement, son souci constant est defaire de la photographie dans ce qu’elle a de plus concrètement photographique. Certes dans lamatière — grain d’argent et papier versus pixel et écran — mais encore dans le rapport à la viedont il recherche les occurrences et même les accidents que d’autres gomment avec forcePhotoshop. Cela nous donne en fait des découpages virtuoses de ce qui se présente à nous tousles jours dans la rue sans que nous le remarquions. Les sujets sont en soi de peu d’importance(c’est bien pourquoi nous ne les voyons pas) mais acquièrent une grâce (le mot n’est pas tropfort) par le seul cadrage du photographe. Tout est dans ce geste apparemment anodin dudéclenchement de l’obturateur sur le moment même peu contrôlé, très intuitif. Un geste trèsproche de celui décrit par Herrigel dans “Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc”. Un gested’abord pour la beauté du geste lui-même et non comme performance utile ou commeinstrumentalisation laborieuse d’une technique. Un geste qui permet in fine, comme le disaitmagnifiquement Pierre de Fenoyl, de “matérialiser une intuition poétique de la réalité”.

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